Une question d’identité

Malgré leur naturalisation, certains Djiboutiens sont encore considérés comme des « soogaleeti »,  des étrangers ou, pire encore, de « Djiboutiens de seconde zone ». Ceci est révélateur d’un état d’esprit négatif, basé sur un mélange malsain de racisme, de tribalisme et de chauvinisme et qu’il serait souhaitable de combattre activement. Il m’est arrivé d’assister à une scène qui illustre bien, à mon avis, ces propos.

Je me trouvais, un jour de paie, dans une file d’attente devant le guichet situé dans le bâtiment appartenant au Ministère de l’Education accoté à l’école de la Salle, en face du Lycée d’Etat. Pour les employés de ce Ministère ne disposant pas de compte en banque, comme c’était le cas pour moi à l’époque, il y avait intérêt à venir tôt pour ne pas s’attarder dans la file.

–   « Vous voyez, là, le lieu de naissance, c’est indiqué Bossasso. Cependant, je travaille à Djibouti, je me suis marié ici, et mes enfants vont à l’école ici. »

Pour lui, l’origine n’avait pas d’importance, seul le lieu où on vivait et gagnait sa vie importait. Du moment que l’on possédait la carte d’identité, il n’y avait aucune raison de catégoriser les gens en « Djiboutiens de souche » et « Djiboutiens de seconde zone » ; cela n’avait aucun sens.

J’écoutais distraitement les réactions des gens. Les Djiboutiens étaient doués pour engager une conversation sur n’importe quel sujet avec des inconnus. On s’asseyait à une table de restaurant, et en attendant sa commande, le contact s’établissait, et un observateur extérieur et ignorant des habitudes djiboutiennes pourrait croire qu’il assiste à une conversation entre deux vieux amis. On se tape sur le dos, sur les mains, on rigole à pleine gorge des plaisanteries de l’autre, et on se quitte en se jurant de se revoir à la prochaine occasion.

La file d’attente semblait ne pas bouger depuis quelque temps. Furtivement, un homme venait et abordait un ami, avec qui il discutait nonchalamment, puis, lançant quelques regards d’excuse, s’introduisait dans la foule. Parfois, cette « infiltration » provoquait des remous, des protestations vite retombées dans l’indifférence générale, y compris des deux policiers accoudés à la porte du guichet, qui étaient plus préoccupés à trouver de l’ombre.

L’homme continuait à développer sa théorie sur le sentiment d’appartenance et de patriotisme que devait inspirer l’obtention d’une carte. Quand la file bougeait imperceptiblement, on faisait deux pas et on attendait. La conversation roulait paisiblement, et de temps à autre, une ou deux personnes s’introduisait dans la file, au mépris de la politesse mais distribuant des « excusez-moi » à peine convaincants.

A un moment donné, la conversation s’arrêta, l’homme semblait préoccupé par autre chose. Une personne essayait de s’introduire dans la file, encore une fois. Il s’approcha et salua un homme qui était à deux ou trois intervalles de moi, juste devant l’homme qui pérorait. Il s’arrêta tout d’un coup.

Les deux amis discutaient gaiement, visiblement heureux de se retrouver, celui qui n’était pas dans la file encore plus que l’autre. Malgré les vêtements, ils avaient du mal à passer pour des citadins. Leur manière de s’exprimer indiquait plutôt qu’ils venaient de la brousse. Tout en parlant, il était clair qu’ils finiraient par se retrouver dans la file, la rallongeant encore plus.

En retournant chez moi, après plusieurs heures d’attente, je me repassais encore ce qui suivit.

Les autres commencèrent aussitôt à protester vigoureusement, et l’homme à la carte d’identité était le plus tenace.

-« Tu ne peux pas dire à ton ami de se mettre dans la file, devant toi. Il y a des règles à respecter. Il faut qu’il se mette derrière, comme les autres.

L’homme ainsi interpellé répondit : « Je l’ai mis devant moi, pas devant toi ! » Cette remarque déclencha quelques sourires. Visiblement, le « bédouin » voulait défendre son ami contre toute logique.

– « Mais ce n’est pas possible. Il y a des règles quand même !

– Retourne à Bossasso appliquer tes « règles », lança avec mépris le bédouin en lui tournant le dos.

– Qu’est-ce que tu as dit ?

– Tu as très bien entendu, warya ! Retourne chez toi, soogaleeti ! »

Soogaleeti. Ce terme pouvait s’appliquer à tout le monde, mais le bédouin ne semblait pas se considérer comme tel. Il était « chez lui ».

A mon arrivée, les visages étaient tournés vers un homme qui exhibait fièrement sa carte d’identité. Court sur pattes et souriant, il racontait son histoire d’une voix posée, avec la précision dans le choix des mots dont font preuve les somalis originaires de la République de Somalie.

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Le khât : un sport national

A midi, le khât est exposé à tous les coins de rue, attendant « sagement » dans son emballage transparent le client qui ne manque jamais de se présenter. Car il est une réalité à Djibouti qu’il est impossible de nier : la consommation du khât s’est inscrite profondément dans les mœurs Djiboutiennes, au point de s’ériger en pratique sociale.

Pour beaucoup d’entre nous, la tentation est trop forte de passer plusieurs heures à mastiquer, fumer et suer, rêvassant à des futurs improbables et se tenant des promesses jamais tenues. Occuper l’esprit et abreuver le corps de toujours plus d’euphorisant est devenu en quelque sorte un sport national.

A mon avis, ceux qui affirment que le khât est une tare qui enlaidit notre société, ainsi que ceux qui, pour une raison ou pour une autre, prétendent le contraire, ont tous autant qu’ils sont adoptés une position extrême et radicale. N’oublions pas que nous devons respecter la liberté de choix des personnes de consommer tout produit vendu librement sur le marché, et c’est le cas du khât. Malheureusement.

Cependant, si on prend le temps d’observer les habitudes des sociétés tout autour de nous, on retrouve avec étonnement des pratiques plus ou moins similaires à la consommation du khât. Par exemple, en Afrique de l’Ouest, la noix de cola, un fruit contenant des euphorisants (tout comme le khât) est largement consommée. Les pays occidentaux consomment pour leur part l’alcool ; les bars sont même des lieux sociaux privilégiés. Dans le même esprit, les Boliviens consomment la coca, une feuille étrangement similaire au khât, tant par son apparence que par les effets escomptés.

Ceci dit, si toutes les sociétés, ou presque, se ressemblent de ce point de vue, cela n’excuse pas pour autant les dérives occasionnés par la consommation de ces produits. Ces pratiques « sociales » ont leur point sombre : l’alcoolisme, la dépendance, les violences conjugales, la délinquance, et j’en passe. La consommation excessive de ces produits a des conséquences néfastes pour la santé de la personne et la sécurité des citoyens.

Dans notre cas, on peut ajouter l’aspect financier, qui est l’argument principal des « anti-khât ». Nous avons tous entendu des histoires tristes à propos de pères de famille irresponsables qui préfèrent brouter plutôt que de nourrir et vêtir leurs enfants et leurs épouses. Ou à propos de jeunes tombés dans la dépendance et la délinquance, cherchant dans le vol de quoi se payer sa dose de khât.

Pour finir, la consommation du khât comporte une dimension privée que l’on doit respecter : chacun fait son choix. Mais il comporte aussi une dimension collective, car du moment que cela affecte la sécurité des personnes et le bonheur des foyers, ça concerne la société toute entière.