Les vieux ont l’habitude de se moquer des jeunes qui affichent fièrement leur ignorance
volontaire de sa généalogie tribale. D’après eux, ces jeunes manifestent un manque de
clairvoyance désolant, car comment ignorer la place qu’occupe la notion de « tribu » dans
notre société.
Il faut porter au crédit de ces jeunes qu’ils ont vu que cette notion a été galvaudée, déformée
et utilisée à des fins peu avouables. Les dérives que le « tribalisme » a amenées sont trop
visibles pour les ignorer : favoritisme, népotisme et autres fléaux sont ces compagnons de
route.
Ceci dit, il faut rappeler une chose : la tribu est une composante non négligeable de notre
identité. Dissipons un malentendu : nous sommes avant tout Djiboutiens. Mais nous sommes issus de tribus, afars, somalis, arabes, et autres, avec une histoire propre qui n’a rien à envier celle des autres civilisations. Comment ignorer cela ?
Nos grands-pères, nos arrière-grands-pères ont vécu avec des règles et des normes qui leur permettaient de vivre en société. L’exemple le plus célèbre est le « Xeer Cissa », une véritable législation qui est étudiée jusque dans les universités du Royaume-Uni.
Doit-on mettre de côté cet héritage, sous prétexte qu’il comporte plus de mal que de bien ? Que prendre en échange ? La civilisation occidentale ?
Il est clair que nous ne pouvons choisir ni l’une, ni l’autre. Je m’explique : Le système traditionnel correspondait à la vie de la campagne, où chaque tribu vivait en vase clos, entretenant des relations épisodiques avec les autres. Dans une société citadine, où toutes les tribus vivent maintenant en cohabitation étroite, les règles du jeu ont, d’une certaine manière changées. Chaque communauté ne peut plus vivre en autarcie, et est obligée d’avoir des
contacts permanents avec les « autres ». En tant que nation, aucune tribu ne peut se prévalo
de vivre selon ses propres règles.
On remarque cependant que le communautarisme persiste encore. La solidarité traditionne
est de mise. Chaque sous-clan s’organise en mettant en place un système de cotisation
mensuelle qui peut correspondre à une sorte d’assurance-vie. Ainsi, si une personne fait fac
un problème, la « tribu » vient à sa rescousse. Un proverbe somali dit justement, pour étaye
et justifier cette organisation : « Une main ne peut pas se laver toute seule ». Les vieux
tiennent une place centrale dans ce système. Ce sont eux qui font la collecte de la cotisation
qui sont appelés pour résoudre les conflits et présider les évènements majeurs qui jalonnen
vie de chacun d’entre nous : enterrements, mariages, etc…
Les comportements basés sur des considérations tribales sont aussi monnaie courante.
Certaines personnes ont tendance à considérer leur origine tribale comme ce qui les caractérise en premier, bien avant l’appartenance à une nation, Djibouti, ce qui les amène à tenir des propos malsains, qui reflètent leur mépris pour les autres tribus, qu’ils considèrent comme « inférieures ». Les germes de la dissension sont plantées, et profondément.
Qu’est-ce qui explique la persistance de ces phénomènes ? J’aimerais exposer mon point de vue, laissant à d’autres personnes plus expérimentées et perspicaces le soin de mener plus loin la réflexion.
A mon avis, donc, pauvreté et ignorance sont les ingrédients de base qui composent cette sauce du Diable nommée « tribalisme » ou communautarisme, au choix.
– Quand les ressources économiques sont rares, les personnes qui y accèdent ont tendance à en faire privilégier leurs proches, et par extension aux membres de sa tribu (ou du moins de son
sous-clan). Le regroupement en « communautés tribales » se fait dans l’optique d’un accès privilégié à ces ressources, et le désir d’en profiter le plus longtemps possible.
– D’un autre côté, la pauvreté et l’absence, ou « l’inabordabilité » d’institutions comme les assurances expliquent que les Djiboutiens optent pour la « solidarité traditionnelle » sous la forme des cotisations mensuelles collectées au niveau des sous-clans, pour se prémunir des aléas de la vie.
– La pauvreté peut aussi expliquer que l’Etat, au niveau des institutions judiciaires, préfère se décharger de certains cas en donnant un rôle primordial aux « vieux » pour les résoudre. En
effet, les juges ont la possibilité de faire appel à la médiation des vieux pour tenter la résolution d’une affaire au niveau de la « famille ».
Il serait intéressant de discuter plus longuement de ces points.