Un ami à moi, passionné de théâtre, s’est magistralement exécuté au cours d’une pièce de théâtre au Centre Culturel Français Arthur Rimbaud (CCFAR). Dans une scène où il s’exprimait en somali, des spectateurs se sont étonnés qu’un arabe puisse parler aussi bien en somali. Quelques-un ont même, d’après mon ami, exprimé leur étonnement: « Dis donc, c’est un arabe ou un somali, celui-là?! »

J’aurais eu envie de leur répondre: « C’est un Djiboutien, tout simplement… »

Ceci dit, le fait même qu’ils se posent cette question reflètent une certaine conception de l’identité et des rapports inter-ethniques typiquement Djiboutienne et très dangereuse à la fois: pour eux, Djibouti n’existe pas en tant que nation, mais comme un espace géographique très arbitrairement déterminé par les ex-colons français et dans lequel cohabitent, chacun dans leur coin, différentes ethnies, dont certaines ont plus de droits que d’autres. Malheureusement partagé par plus de personnes que l’on ne veut bien le croire à Djibouti (ou même dans la diaspora), cette vision très « ethnique »  de Djibouti ne laisse aucune place à l’idée d’une identité Djiboutienne commune, à l’image du « melting pot » américain où toutes les identités spécifiques se mélangeaient, chacun apportant le meilleur de ce qu’il avait à offrir, pour ne former qu’une seule et même nation.

Il sera difficile de développer un pays tant que ses citoyens ne seront reconnaîtront pas comme membres d’une seule et même nation, et non comme les ressortissants d’une tribu. Et c’est bien là le problème: comment concilier l’appartenance à une tribu et à une nation à la fois? Faut-il renier l’un ou l’autre? C’est le grand défi qui attend les Djiboutiens, s’ils veulent vraiment construire une nation, et non un supermarché accoté à une caserne et à un port, une image qui résume bien, à mon avis, la situation actuelle du pays.

Ce qui est évident, de prime abord, c’est que l’identité d’une personne, tout autant que celle d’une nation, n’est pas constituée que d’un seul aspect. Amin Maalouf a signé une oeuvre sublime, « Les identités meurtrières », dans lequel il évoque la multiplicité des aspects de l’identité, et le conflit interne que peut engendrer l’appartenance à deux ensembles géographiques, raciales ou autres, qui sont en opposition relative. Comment être arabe et chrétien à la fois, dans un pays où la majorité de vos compatriotes sont musulmans? Comment s’exiler, fuir son pays d’une certaine manière, et prétendre y être attaché? Suis-je plus libyen que français? A travers sa propre histoire personnelle, l’auteur nous permet d’explorer le territoire chaotique et torturé de l’identité, et nous invite à nous poser les mêmes questions, mais ne nous promet pas qu’on trouvera toutes les questions.

C’est le cheminement qu’a pris, il me semble, un blogueur Djiboutien – @Sougeuh – en s’interrogeant, avec ses propres mots, sur l’ambiguïté de l’identité Djiboutienne dans un article au titre très original (sic).  Il commence son papier ainsi:

Pourquoi pas appartenir a un certain groupe ethnique,tribale,clanique et sous-clanique et être citoyen d’une nation multi-ethnique,multi-tribale,multi-clanique et multi-sous- clanique à la fois?

Cela pourrait paraître surprenant à première vue – surtout compte tenu de l’état d’esprit dominant à Djibouti, caractérisé par l’absence de réflexion et l’hostilité contre toute forme de débat constructif et sincère – mais posons-nous la question: pourquoi j’aurais honte d’appartenir à telle entité ethnique, tout en me considérant pleinement Djiboutien, au même titre que n’importe lequel d’entre nous? En quoi est-ce si contradictoire? Pourquoi je ne pourrais pas intégrer ces différents aspects de mon identité, tous aussi légitimes les uns que les autres?

La confusion, en grande partie entretenue, entre « tribu » et « tribalisme » joue un grand rôle dans la difficulté qu’ont les Djiboutiens à concilier ces deux aspects de leur identité: appartenance à une tribu, c’est-à-dire à une entité culturelle et une histoire spécifiques, et appartenance à une nation, qui implique que l’on partage une même histoire et des valeurs communes avec des personnes qui ont eux-mêmes leurs propres spécificités.

La question est loin d’être close…