Djibouti a été une fois le « Pays des Braves », lorsque les nomades somalis et afars, nos ancêtres pour la plupart d’entre nous, transhumaient de pâturages en pâturages, drapés dans leur fierté et leur sens aigu du courage et de la vérité. Djibouti a été aussi le « Pays des Braves », lorsque nos pères et mères, défiant  le colon au péril de leurs vies, ont libérés le pays sans hésiter à se sacrifier, portés par leur désir d’indépendance et leur soif de justice.

Aujourd’hui, Djibouti abrite un nouveau genre de « braves », portés au sommet par une société qui voit ses valeurs se déliter à grande vitesse. Dans cette société, le plus important pour un homme ou une femme, ce n’est plus de vivre l’esprit tranquille et la conscience en paix, en accord avec ses principes et ses traditions. Non, le plus important désormais, c’est de préserver les apparences, au détriment de la vérité s’il le faut; le plus important, c’est d’être « magaal », de « voir et laisser passer » (une expression qui fait allusion au comportement blasé que doit affecter un citadin, sensé ne plus être surpris au contraire du bédouin, qui s’étonne de tout, même de l’absurde).

Ces nouveaux « braves » ne sont des braves que parce qu’on les a laissé se prétendre comme tels, et qu’il faut bien laisser vivre… Ils sont riches, conduisent de grosses et coûteuses voitures et portent des chemises bien repassées et parfumées. Qu’importe si, tous les soirs, ils dorment dans des maisons de location en tôle ondulée croûlant sous le poids de l’âge et du manque d’entretien. Si ces chaussures sont bien cirées et qu’il occupe un bureau climatisé, c’est un brave: quelles autres preuves faut-il?

J’ai entendu une petite histoire très amusante, et qui reflète très bien l’état d’esprit dominant à Djibouti. Un homme a grondé son ami qui venait d’acheter une voiture de luxe, alors que sa femme et ses enfants vivent dans un taudis: « Tu aurais dû acheter une maison avec tout cet argent! A quoi ça va te servir de te pavaner dans une voiture? » L’ami en question sourit, plein de condescendance et d’orgueil et répondit: « Mon frère, tu n’as rien compris! Si j’achète une maison, seuls mes voisins sauront à quel point j’ai réussi. Mais avec ma voiture DECAPOTABLE, tout le monde est au courant! »

Pour ces « braves » et ses acolytes, le nerf de la guerre, la source du pouvoir, c’est l’argent qui, bien sûr, n’a pas d’odeur. D’où elle provient n’a pas d’importance, du moment qu’elle coule à flot et en permanence. Leur tempérament de « gagnant » les pousse à se (sou)mettre du bon côté. Mettre la main sur des dizaines, des centaines de milliers de francs, voire des millions ne nécessite pas de leur part beaucoup d’hésitations: tout est bon à prendre! Les Djiboutiens ont d’ailleurs inventé une expression somalie pour décrire ce comportement de prédateur: « prendre sa part » (« cadkaaga gooso » en somali). Si une personne (un homme en général, mais les femmes ne sont pas en reste) manifeste un talent certain pour les magouilles et les « combines » qui rapportent de l’argent, on dit que c’est un « lion »; elle est respectée pour cela.

Ces nouveaux « braves » prolifèrent dans une société où l’hypocrisie, le mensonge et l’absence de morale sont devenus les signes d’une forte personnalité, et où les scrupules et le respect d’une quelconque loi (religieuse ou autre) sont attribuées aux personnes « faibles » et timorées.

Dans ce « noeud de vipères », la religion est un vêtement d’apparat dont on se vêtit, une cause qu’on prétend embrasser, défendre et représenter pour mieux la traîner dans la boue et tromper la foule crédule. Les « braves » prient au premier rang dans les mosquées, aux côtés des religieux et des vrais pieux, mais aussi sont au premier rang dans toutes les combines qui rapportent, peu importe si c’est au détriment de telle ou telle tranche de la population.

Les arabes ne disent-ils pas: « Après l’ichâ (la prière du soir), fais ce que tu veux »?