En avril 2011 se tiendront les élections présidentielles les plus cruciales de l’histoire de Djibouti, en ce sens qu’elles vont pratiquement établir l’état de santé de notre démocratie.

En 1999, Ismaël Omar Guelleh a succédé à Hassan Gouled Aptidon à la tête du RPP. Le 9 avril de la même année, les résultats des éléctions présidentielles ont confirmées l’hégémonie du parti au pouvoir depuis l’indépendance: Ismaël Omar Guelleh devient le deuxième président de la République de Djibouti. En 2005, il n’eut pas trop de mal à se faire réélire pour un deuxième mandat.

Si feu Hassan Gouled Aptidon était considéré comme le « Père de la Nation », le bilan d’Ismaël Omar Guelleh est plus contrasté. Durant sa présidence furent lancés des chantiers importants et nécessaires: création du Port de Doraleh, décentralisation, réformes des systèmes judiciaires et éducatifs, pour ne citer qu’eux. La question de savoir si ces chantiers ont été menés à bien n’est pas le sujet de cet article. Ce qui est un fait, c’est que la diplomatie Djiboutienne bénéficie d’une bonne image, surtout en ce moment où le conflit avec l’Erythrée nous permet d’avoir la sympathie du reste du monde.

Dès le début de ce second mandat, la population nourrit l’espoir d’avoir pour la première fois dans notre courte histoire un président à la mesure des figures emblématiques du continent africain, à l’instar d’ATT et autres leaders. Les spéculations allaient bon train au sujet des intentions du  président: allait-il entrer dans l’histoire en se retirant du pouvoir au bout de deux mandats? Ou bien allait-il sacrifier à la tradition africaine qui veut que quiconque accède au pouvoir s’y accroche par tous les moyens?

Cet espoir fut définitivement enterré au moment où l’Assemblée Nationale vota une modification de la Constitution permettant au président de se représenter pour un troisième mandat, en avril 2011.

Ceci dit, au delà de ce changement de Constitution, ce qui semble crever les yeux c’est l’assurance et la confiance absolue du parti au pouvoir quant à l’issue des élections: c’était acquis d’avance, ils sont sûrs de gagner. Cette opinion est largement partagée par la population. Qu’est-ce qui explique que l’on soit si sûrs qu’Ismaël gagnera les prochaines élections présidentielles? Suffit-il au RPP de modifier la Constitution pour s’assurer une victoire aux élections? Car, s’il est possible au futur candidat Ismaël Omar Guelleh de se présenter aux élections, encore faut-il la gagner!!

La première explication, la plus évidente, c’est que le parti au pouvoir dispose de l’appareil d’Etat et de ses ressources. Voici un extrait d’article publié par « Le Populaire », un journal de l’opposition, le jeudi 10 avril 1997, qui illustre à quel point l’administration et les forces armées sont politisés et inféodés à l’ex-parti unique:

« La neutralité de l’Administration est plus que contestable. Elle est l’objet d’une politisation croissante à la botte du parti au pouvoir. Ce qui prouve dans un certain sens sa perte d’efficacité. A tous les rouages et des directions décisives sont placés des « cadres » très souvent choisis sur des critères claniques et exerçant par ailleurs dans une administration centrale, objet d’une effroyable purge. L’assujettissement de l’Administration vient d’atteindre son paroxysme lors du congrès du RPP où de hauts fonctionnaires sont nommés au sein du Comité Central [nda: du RPP]. C’est le cas du gouverneur de la Banque Nationale, du Secrétaire Général à l’Information, du Secrétaire Général du ministère du commerce, du directeur de l’Imprimerie nationale, des conseillers techniques des cabinets ministériels, du directeur du Palais du Peuple…pour ne citer qu’eux. Ce qui est totalement une entorse juridique à la Constitution et l’obligation de réserve s’appliquant à tout fonctionnaire. A l’instar de l’Administration, l’Armée et la FNP ne sont pas épargnées par le poids politique du RPP qui a ainsi transformé les hommes en uniforme en […] partisans politiques. Alors qu’ils doivent en principe demeurer à l’écart de la politique. Il est certain que nous sommes face à un processus de verrouillage des institutions, qui pèsera énormément sur les prochaines élections […] dont toute transparence est d’avance exclue. »

L’auteur de cet article ajoute: « Mais nous n’en sommes pas là, et il appartient à l’opposition de faire preuve de vigilance […] ».

A 14 ans d’intervalle, il semble bien que la problématique soit toujours la même. S’il est évident que le parti au pouvoir n’a pas renoncé aux méthodes « gagnantes » qui lui ont assurées des victoires aux élections, il incombe à l’opposition de dénoncer les dysfonctionnements du jeu démocratique et de proposer une alternative. Et c’est justement cette absence d’alternatives crédibles de la part de l’opposition qui fait défaut, et qui explique ce sentiment d’assister bientôt à des élections jouées d’avance.

Par ailleurs, dans les discussions au sujet des élections, la phrase qui revient souvent, exprimée plus ou moins différemment est : « A part lui, qui d’autre pourrait occuper ce poste? » L’idée selon laquelle il n’existe personne d’autre qui a l’envergure et la capacité d’occuper ce poste (et ce, autant dans l’opposition qu’au sein du RPP) est largement répandue au sein de la population. Cette idée sous-tend des considérations ethniques, qui écarte ceux et celles qui ne sont pas né(e)s de « la bonne tribu ».

Pour revenir à l’opposition, elle est dans un état lamentable. Déchirée par des querelles intestines, divisée, ses meilleurs éléments (FRUD, PND) ont été phagocytés et intégrées au sein de l’Union pour la Majorité Présidentielle (UMP), la nouvelle coalition de partis politiques avec le RPP comme parti principal. Aden Robleh Awaleh, président du PND (Parti National pour la Démocratie) s’est déclaré séduit par la rhétorique du président qui reprend certains de ses thèmes qui lui tiennent à coeur, comme la décentralisation notamment.

Ce qui reste de l’opposition souffre d’une image exécrable auprès de la population dont elle a du mal à se dépêtrer et qui lui colle à la peau depuis les élections présidentielles et législatives qui se sont tenues en 2005. En gaspillant la maigre plage horaire qui leur était allouée sur les ondes de la RTD (Radio Télévision de Djibouti) à insulter la personne du président, et en estimant que c’était à leur tour d’occuper le pouvoir au nom du principe de l’alternance, ils ont réussi non seulement à donner d’eux une image de gens plus préoccupés par la prise du pouvoir que par les attentes du peuple, mais ils ont aussi fait le jeu du président sortant qui a eu ainsi l’occasion de se présenter en homme posé et consensuel.

La nécessité pour l’opposition de présenter un front uni était ressentie aussi en 1993, et s’exprime dans un article publié par « Le Renouveau », le journal du PRD (Parti du Renouveau Démocratique, dirigé par feu Mohamed Djama Elabé). Voici un extrait de cet article, intitulé « Vivement l’union de l’opposition! » (Gadid, Le Renouveau n°54 du Jeudi 7 Octoble 1993):

« L’opposition a trop souffert de ses divisions, de ses [in]curies et de ses règles dues en grande partie à des différences d’approche quant à la démocratisation de notre pays. […]  S’il est tout à fait concevable que les leaders de l’opposition aient des vues différentes sur la façon de sortir de la crise [nda: la guerre civile], il n’en demeure pas moins vrai qu’ils partagent la même inquiétude devant l’aventurisme obstiné de Gouled […]. »

Les « leaders » de l’opposition , à un peu plus d’un an de l’échéance, ont visiblement du mal à faire sortir de leurs rangs un éventuel candidat, capable d’incarner les aspirations du peuples et de se positionner comme un sérieux adversaire. Pour l’instant, elle est incapable d’éveiller un quelconque intérêt de la part de la population, qui s’estime avoir été trop souvent déçus. Le désintérêt général pour la politique à Djibouti, assimilée depuis longtemps à la magouille et la démagogie s’est renforcé avec le retournement de veste d’Ismaël Guédi Hared, ex-chef du cabinet de Hassan Gouled Aptidon et 1er vice-président du RPP. En un temps, il fut considéré comme le probable futur président de la République, avant de se faire évincer par Ismaël Guédi Hared. Aujourd’hui, il se présente comme un fervent opposant au régime.

Plus récemment, on peut rapprocher son cas de celui de Mahamoud Boreh, président du groupe Borreh et ami proche mais temporaire d’Ismaël Omar Guelleh. Après s’être brouillé avec ce dernier (et vu ses biens vendus aux enchères), il se réfugie à l’étranger et déclare qu’il est candidat aux présidentielles de 2011. L’opposition installée à l’étranger l’accueille à bras ouverts, et le considère comme une figure importante et incontournable, ce qui donne une idée du chaos qui règne dans ses rangs.

Finalement, la principale inconnue pour le président sortant, c’est le taux de participation, qui va déterminer sa légitimité non pas aux yeux de la population, mais à ceux des « partenaires » et bailleurs de fonds qui maintiennent le pays en état de marche par intraveineuse. Le désamour envers l’opposition ne profite pas au RPP.