Voici une histoire édifiante que m’a raconté un ami, et qui révèle de façon crue les turpitudes et les pièges qui guettent une jeunesse Djiboutienne en manque de repères.

Un de mes voisins, un jeune de la même génération que moi, m’invita pour une séance de khât. Ayant appris par des amis communs que je ne dédaignais brouter de temps à autre, il vint me voir un jour et me dit: « Omar, aujourd’hui c’est moi qui t’invite. Nous sommes voisins depuis longtemps et nous n’avons pas eu l’occasion de mieux nous connaître. Je t’offre le khât. »

Formulée ainsi, j’acceptais donc son invitation et nous partîmes ensemble vers 14h. Arrivés à la place Mahamoud Harbi, avec nos bottes de khât soigneusement enveloppées dans des serviettes humides, il me dit qu’il avait loué une chambre à l’hôtel Ali-Sabieh pour l’occasion. Soudain pris d’angoisse, je me demandais si ce n’était pas un homosexuel mais je balayais mes inquiétudes. Après tout, je saurais bien me défendre le cas échéant.

De jeunes filles, très légèrement vêtues d’un unique boubou qui cachaient à peine leur nudité, s’affairaient à notre arrivée à préparer la chambre pour une séance de khât digne de ce nom. A ma grande surprise, elles s’assirent à côté de nous. Devant elles étaient placés des serviettes de khât bien garnies. Je ne pipais mot, mû par une sorte de pitoyable crainte du ridicule. Bientôt, la chambre se remplit de filles et de garçons. La plus jeune des filles présentes n’avait très visiblement pas atteint la majorité, ce qui ne l’empêchait d’ailleurs pas de s’attaquer allègrement à la volumineuse serviette de khât disposée devant elle. Quant aux hommes, ils semblaient être de jeunes fonctionnaires qui gagnaient confortablement leur vie, et qui pouvaient se permettre d’entretenir cette myriade de donzelles amatrices de l’herbe magique. Chaque jeune homme avait assise à côté de lui une jeune fille. Mon ami fit comprendre à demi-mot à ma « compagne » de broutage que c’était moi qui lui avait offerte les bottes de khât.

Je commençais à me sentir mal à l’aise. La situation était inédite pour moi, contrairement à mon hôte qui semblait dans son élément, discutant tout bas avec la jeune fille assise à côté de lui, qui tâchait de pouffer le plus agréablement possible à chacune de ses mots. Tout le monde discutait ainsi, les filles légèrement penchées de côté et souriant, de l’air de quelqu’un qui suit une conversation amusante. Ma « compagne » s’efforçait elle aussi de prouver sa « reconnaissance » envers moi en engageant la conversation. Habillée d’un boubou bleu plus que transparent, elle ne semblait pas le moins du monde d’exposer ses seins et son entrejambe aux regards concupiscents des hommes, à l’instar de ses copines. Âgée de 22 ans, elle était étudiante à l’Université de Djibouti. Réticente à l’idée de parler de sa vie, elle me confia tout de même qu’elle aimait passer son temps libre entre les séances de khât (« généreusement » offerts par de jeunes garçons qui aimaient s’offrir la compagnie de jolies demoiselles) et les soirées endiablées des night clubs, où la population masculine, composée essentiellement d’occidentaux, était encore plus généreuse et très désireuse de « s’offrir » une « naya » (terme somali utilisé par les militaires français pour désigner une femme).

A 18h, elle avait entièrement terminée sa provision de khât, alors que je n’en étais même pas à la moitié!! Eberlué, je la vis se fabriquer adroitement un petit cure-dent avec une grosse branche et se mettre à se curer les dents. Mon ami, remarquant son manège, ne se le fit pas dire deux fois: il envoya chercher du « renfort » pour la demoiselle. J’étais de plus en plus inquiet de la tournure que prenaient les évènements et songeait sérieusement à m’en aller, au mépris de toute politesse. Mais je n’étais pas au bout de mes peines.

En attendant son khât, la jeune fille se tourna encore une fois vers moi. Très tranquillement, elle enleva son boubou et s’assit sur les oreillers qui nous séparaient, sans que personne (à part moi bien sûr), ne sembla remarquer quoi que ce soit. Elle me dit:  « Qu’est-ce que tu préfères: par devant ou par derrière? » Mon cerveau eut tout d’abord du mal à comprendre la proposition qu’elle venait de me faire: avoir un rapport sexuel au milieu de tout le monde. Puis, sous le choc, je ne répondis pas. Elle continua, débitant une série de mots qui avaient l’air de sortir tout droit du Restaurant du Sexe (en fait, c’était les noms de différentes positions sexuelles, qui m’étaient inconnues pour la plupart). Avec l’expression légèrement ennuyée de quelqu’un qui a visiblement affaire à un abruti, elle attendit que je fasse ma commande, remplissant sa partie de ce contrat tacite et que chacun était censé connaître: du khât contre du sexe.

Je me levais brusquement, emportait ma serviette de khât et me dirigais précipitamment vers la porte, avec un goût amer dans la bouche. Je venais de voir l’enfer sur terre.