Si le « départ » de Ben Ali devait nous prouver quelque chose, ce serait peut-être celle-ci: les dictateurs n’ont de pouvoir que celui qu’on leur accorde. Ce départ qui s’apparente plus à une fuite qu’à autre chose a autant représenté la reprise du contrôle de leur destin par le peuple tunisien que la fragilité des dictatures qui s’appuient sur nos peurs: peur du gendarme, de l’inconnu, du changement, de l’avenir, de perdre son emploi, son petit confort personnel ou sa vie…

Mais l’oppression et l’injustice ne sont pas l’apanage de ceux qui détiennent le pouvoir politique suprême. Les « Ben Ali » sont partout, et on les retrouve à tous les niveaux de la société. Celui qui possède un brin de pouvoir sur les autres a plus tendance à l’utiliser pour se procurer un petit confort personnel sans hésiter pour cela à piétiner et humilier tous ceux qui se mettront sur son chemin. Et plus ceux sur qui il a un ascendant sont veules, lâches, indifférents ou hypocrites, plus son pouvoir augmente, comme s’il se nourrissait de ces ondes nauséabondes qui émanent d’en bas.

Au détour d’une conversation sur la crise tunisienne, je me suis souvenu d’une histoire, par association d’idée et je me suis écrié, sans m’en rendre compte sur le coup: « Il y a partout des Ben Ali!! » Ceci dit, si le dictateur tunisien a pris ses jambes à son cou en s’apercevant que les citoyens en avaient « ras-le-bol », le « Ben Ali » à qui je pensais a fait preuve d’une confiance et d’une arrogance qui montrait assez bien qu’il contrôlait la situation.

L’histoire s’est déroulée dans un établissement scolaire de Djibouti, que je ne nommerais pas, il y a à peu plus de deux ans. Le responsable de cet établissement s’en est pris à une enseignante en lui assenant une gifle! La dame agressée déposa plainte et une procedure se mit en route mettant en cause son arrogant supérieur . Immédiatement après l’agression, tous les enseignants des deux sexes se réunirent et décidèrent de rédiger une lettre collective dans laquelle ils accusaient leur supérieur d’avoir non seulement giflé leur infortunée collègue, mais d’avoir contribué à installer une atmosphère de travail exécrable et suffocante, de par son comportement asocial. La lettre fut envoyée à qui de droit, mais une copie parvint au bureau du substitut du procureur qui s’occupait de l’affaire. Quelques jours après, notre supérieur nous convoqua pour une réunion impromptue, à la fin de la journée. Il était visiblement en colère mais pas le moins du monde destabilisé. Il nous lança un regard assassin et nous demanda si, au vu de la situation, il y avait la moindre plainte ou doléance de notre part, et si nous lui reprochions quoi que ce soit.

De la part de quelqu’un qui avait osé porter la main sur une de nos collègues, et qui n’hésitait pas à profiter de la moindre occasion pour humilier ou se moquer d’un enseignant, cela sonnait comme un défi. Mais apparemment, ce défi a été trop lourd à relever, car aucun d’entre nous ne parla, alors que nous ne nous privions pas de le honnir et de lui trouver toutes les tares et vices possibles en son absence. L’ascendant qu’exerçait à ce moment-là le responsable de l’établissement sur les enseignants trouvait sa source non pas dans la légitimité de sa position mais sur l’absence de réaction de ces derniers, pour ne pas dire leur peur.

Il en est peut-être ainsi de par le monde, et ce schéma semble se répéter jusque dans les plus hautes sphères de la société et au sommet de l’Etat. Si je me trompe, je serais ravi d’écouter les explications et points de vue…