Pour les jeunes Djiboutiens (ennes) qui parviennent jusqu’au lycée, l’avenir est encore plein des promesses et des rêves qui bercent toutes les jeunesses du monde: tout effort mérite salaire (les notes sont là pour le rappeler), le mérite de chacun sera inévitablement récompensé à sa juste valeur (la preuve, ceux et celles qui bossent sont admis en classe supérieur), l’amour existe… Ces illusions sont durement balayées par la réalité et ne résistent pas à la confrontation avec les faits dont on est témoins au quotidien. On voit son père se plaindre de son supérieur, qui se trouve être incompétent et tribaliste. On entend des mots comme « parachuté », « pistonné », etc..

Et on commence à comprendre petit à petit que la société dans laquelle on vit fonctionne avec des valeurs contraires à celles que l’école s’efforce tant bien que mal de nous inculquer: le mérite est remplacé par le pistonnage et le recours aux « cousins », l’effort par la paresse récompensée. La gangrène s’installe. Le choc est encore plus grand pour ceux et celles qui, avant d’être « contaminés » par le virus djiboutien, partent pour l’étranger pour y faire des études, évoluent dans une société méritocratique, et reviennent au pays pour rencontrer le tribalisme, la gabegie, la mauvaise foi de certains et le découragement (ou l’indifférence) des autres.

N’ayons pas peur des mots, et donnons même l’impression d’enfoncer des portes ouvertes: notre société est basée sur le tribalisme, le clientélisme et la peur. Ceci dit, ce sont nous, les Djiboutiens (ennes), qui nous plaignons de cette, qui la faisons perdurer. De quelle manière? Quand nous sommes devant la Cité Ministérielle dans la file d’attente, que faisons-nous au lieu d’attendre patiemment son tour d’entrer? Nous faisons appel à nos connaissances pour entrer plus vite par la porte de service. Et quand nous devons payer une taxe, ou une quelconque redevance à l’Etat? Nous préférons plutôt payer un pot-de-vin? Enfin, quand nous cherchons une promotion ou tout simplement un travail, faisons-nous confiance à nos qualifications et/ou notre expérience? Se faire pistonner est le moyen le plus efficace, pour ne pas dire l’unique moyen, d’avancer dans sa carrière à Djibouti.

Tribalisme, clientélisme et peur. Les somalis ont l’habitude de dire qu’il existe le « xeer », la loi, considérée comme « sèche » selon la traduction directe, ou plutôt stricte et n’autorisant pas d’interprétations oiseuses, et il y a aussi le « xaagaan », l’arrangement, qui permet de mettre de côté la loi et sa rigidité pour arriver à une solution rapide et satisfaisante. Cette façon de voir les choses n’a rien de répréhensible en soi, mais poussée à l’extrême, la logique du « xaagaan » a été pervertie. Appliquée à tout moment et préférée systématiquement à la loi, elle correspond de fait à rester en dehors de la moi, « hors la loi ». Toute la société fonctionne sur le principe du « xaagaan »: il y a ce qui est écrit e ce qui se passe dans la réalité. Aucun recours n’est possible si une injustice est faite dans ces circonstances, du moment que tout peut « s’arranger », d’une manière ou d’une autre et que personne n’applique les règles du jeu.

Une question se pose à tous ceux qui espèrent un changement de régime, ou tout simplement un comportement plus responsable de nos dirigeants: comment attendre d’eux un quelconque changement d’attitude dans la manière de gérer le bien public, si nous-même ne changeons rien à notre attitude, et faisons au contraire perdurer ce système tribaliste et clientéliste sur lequel est bâti notre société? Donnons un exemple très concret: un enseignant est sanctionné par une retenue sur le salaire. Dès qu’il en prend connaissance et avant que la sanction ne prenne effet, il fait tout pour parvenir jusqu’à l’employé(e) du ministère des finances qui s’occupe des retenues de salaire et essaie de « s’arranger » avec lui ou elle. Imaginez maintenant le comportement probable d’un fonctionnaire de plus haut niveau, un chef de service par exemple…

Quand on accepte de s’arranger avec la loi, on se compromet et on devient « client » du système. Une fois inoculé, le virus ne vous quitte plus. De compromissions en arrangements, les individus s’engluent dans leur médiocrité et leur veulerie et préfèrent invoquer le destin ou la volonté d’Allah, au lieu de voir leurs tares en face. Avec le destin et la volonté d’Allah, l’une des raisons qu’on a l’habitude d’évoquer pour justifier notre inaction, c’est le fait qu’une personne ne peut à elle seule changer les choses: et puis, de toute façon, pourquoi je devrais m’efforcer de suivre le règlement quand personne d’autre ne le fait? Ne dit-on pas d’ailleurs (et c’est l’un des proverbes favoris des djiboutiens) que quand on arrive dans une contrée où tout le monde est borgne, il faut aussi s’arracher le deuxième oeil?

Par conformisme et par peur de « se faire remarquer » par les « autorités » (comprenez l’appareil d’oppression du régime), on courbe la tête, on fait comme les autres et on « boucle sa gueule ». Voilà, tout est dit et la boucle est bouclée.

On admet, on pratique et on défend même le tribalisme, on « s’arrange » avec la loi et enfin on a trop peur de relever la tête, pour ne pas se la faire couper. On accepte que rien ne marche comme prévu: les robinets, l’électricité, l’administration… On accepte qu’aucune promesse ne soit tenue: celle du gouvernement à son peuple, celle du parent à son enfant. On accepte qu’aucun engagement ou rendez-vous ne soit respecté. On s’étonne même que quelqu’un se souvienne de jeter ses détritus dans la benne à ordures!!

Si on a accepté tout cela, on doit donc être prêt à accepter que rien ne change à Djibouti. Ce qui est fait pour la plupart d’entre nous…