La jeunesse djiboutienne, qui constitue plus de la moitié de la population totale, est dans une impasse, tant sociale que culturelle. Ce constat, que nous sommes tous prêts à admettre, nous sommes bien peu à nous en préoccuper réellement. Entre la vie chère et les problèmes conjugaux, qui songe de nos jours à se demander : « Mais que sont devenus nos enfants? Comment vont-ils? Que ressentent-ils? De quoi ont-ils besoin? » Les parents, enfin ceux et celles qui se souviennent encore qu’ils le sont,  préfèrent stigmatiser  ces jeunes qui ne parlent pas correctement leur langue maternelle et qui préfèrent les chansons occidentales aux vieilles rengaines « locales ». Les politiques leur construisent parfois, ou bien retapent à coups de dons les « maisons de jeunes ». Cependant, le fossé entre les jeunes et les « adultes » se creuse, inexorablement.

Il y a une dizaine d’années, alors que nous étions en terminale, le khat n’arriva pas pendant trois jours d’affilée. Durant cette période, je me souviensant cette période, je me souviens d’un incident révélateur qui montre à quel point la déconnexion entre le monde des adultes et celui des jeunes est grande. Un camarade arriva en classe, avec une mine d’enterrement et les larmes aux yeux. Lorsque nous lui demandâmes ce qui lui était arrivé, il répondit: « Aujourd’hui, mon père s’est souvenu de mon existence. Puisqu’il t souvenu de mon existence. Puisqu’il n’avait pas de khat depuis deux jours, il m’a appelé, a fouillé mon sac et m’a demandé dans quelle classe j’étais! »

J’imagine le choc ressenti par mon ami, lorsqu’il s’est rendu compte qu’en fin de compte, il n’était qu’un étranger pour son père. L’image du père, puissance tutélaire et grand manitou, en a pris un sérieux coup.

Le plus désolant dans cette histoire, c’est qu’il ne s’agit pas d’un cas isolé à Djibouti. Si on daigne bien écouter, on se rend compte qu’il y a une prolifération de ce genre d’histoires, souvent présentées de manière drôle pour se moquer des pères irresponsables et passant leur temps à brouter. Plus ou moins vraies, elles ont acquis, du moins à mes yeux, le statut de « légendes urbaines », faites à la fois pour entretenir la conversation et montrer une triste réalité : les adultes sont trop occupés à vivre leurs vies d’adultes pour s’occuper des enfants.

Prenons par exemple l’histoire suivante, qui m’a particulièrement frappé, et qui a du être racontée sous plusieurs versions. Mr M. est un père de famille comme les autres. Tous les jours, après le travail, il rentre à la maison en coup de vent, mange en vitesse et ressort tout aussi rapidement pour rejoindre son mabraze habituel, et ne revient rarement avant minuit. Toutefois, un jour, il décide de revenir à la maison un peu plus tôt que d’habitude. Il entre dans une chambre dans laquelle une multitude d’enfants regardent le film du jeudi soir. A la fin du film, il s’adresse en ces termes aux enfants: « Allez, maintenant il est temps de dormir. Les enfants, éteignez la télévision et allez vous coucher. Et vous autres (il s’adresse à ce qu’il prend pour les enfants du voisinage) rentrez chez vous! »

Tous les enfants présents dans la chambre le regardent, étonnés. A qui papa s’adresse-t-il ? Le plus grand d’entre eux, comprenant l’erreur de son père, lui répond, les larmes dans la voix: « Mais papa, il n’y a que nous, ici! » Mr A., médusé, ne peut s’empêcher de s’écrier : « Mais depuis quand vous êtes devenus aussi nombreux!! » Sa femme, horrifiée, se contente de lui faire remarquer: « Tu ne sais même pas combien d’enfants tu as! »