Les transports  publics sont, en tout cas pour moi, comme un extraordinaire microcosme dans lequel défile des personnages uniques dans leur genre, mais qui, pris dans leur ensemble, sont représentatifs d’une certaine manière de la société civile djiboutienne actuelle.

Un jour, je fus littéralement fasciné par un personnage qui m’a paru, sur le moment, hors du commun. Il était assis une rangée devant moi, dans un mini bus brinquebalant qui se dirigeait vers le centre-ville. Pendu à son téléphone cellulaire, il discutait bruyamment en langue amhari, ce qui n’a en soi rien d’exceptionnel.

Ce qui attisa par contre la curiosité de ses voisins, moi inclus, c’est qu’il reçut un autre appel au cours duquel il s’exprima tout aussi aisément en arabe. Quelques instants plus tard, comme le mini bus dans lequel nous étions roulait assez lentement, il pria, dans un afar limpide, le chauffeur d’aller plus vite.

La personne assise à côté de lui, n’y tenant plus, s’exclama et lui dit en afar qu’il ne lui restait plus que de parler en somali pour compléter le tableau. Le jeune homme, se tournant légèrement sur le côté pour se faire entendre de tout le monde, répondit malicieusement qu’il maitrisait aussi la langue somalie. Il avait répondu délibérément en somali…

Pour tout dire, ce jeune polyglotte était lui-même étonné qu’un Djiboutien qui se respecte un tant soit peu ne sache pas au moins les trois langues locales parlées au pays. Il nous avoua, en fin de compte, qu’il était métis, heureux produit d’un mariage entre une somalie et un arabe, qui avait lui-même une mère d’origine éthiopienne.

A ce moment-là, une pensée me traversa, fulgurante et si évidente à la fois, que je sentis comme une onde électrique le long de ma colonne vertébrale: l’avenir à Djibouti appartient aux métis! 

Le vrai Djiboutien, c’est le métis, autant par les sangs de différentes origines qui coulait dans ses veines, que par ses fréquentations et sa culture cosmopolites. Enfants de la ville, citadins du 21è siècle, ils sont le produit de ce « melting pot » djiboutien, ce brassage culturel et ethnique qui est en train de s’opérer depuis la création du pays. Un brassage lent, inéluctable et, si j’ose dire, salvateur, qui aboutira, en fin de compte, à la naissance d’un nouveau prototype de citoyen djiboutien, complètement décomplexé, entièrement intégré et branché en permanence sur les cultures afares, somalie, arabes, éthiopienne et occidentales.

Pour le métis, être raciste ou tribaliste est un non-sens car cela revient à dénigrer et insulter une part de ce qu’il est. En prenant ce qu’il y a de meilleur de chaque culture (tout en se réclamant de toutes), le métis est en train de générer une nouvelle culture, une nouvelle identité Djiboutiennes. Il est le pont, la passerelle et le lien indispensable qui relie toutes les composantes de la société.

Ceci me rappelle, par ailleurs, une argumentation souvent développée par les partisans de la francophonie, et en premier lieu Abdou Diouf, le président de l’OIF (Organisation Internationale de la Francophonie), selon laquelle la langue française serait le lien indispensable pour éablir la communication entre les différentes communautés ethniques qui composent généralement les pays africains. En tant que pays qui correspond à ce profil, le français serait pour Djibouti, la solution idéale pour établir une communication entre les communautés et éviter, au passage, l’épineuse question de savoir quelle langue utiliser comme langue officielle.

L’exemple de ce personnage polyglotte (cité ci-haut), issu du brassage interculturel, rappelle qu’il est tout à fait possible de se comprendre, sans avoir besoin pour cela d’un arbitre linguistique extérieur.

Les métis sont de plus en plus nombreux, et leur nombre ne cesse d’augmenter. Ils représentent le signe visible et concret de la cohésion de la société Djiboutienne. Les métis, de par leur existence même, éloignent le spectre de la guerre inter-ethnique et civile de Djibouti, et prouve que Djibouti est un pays à part entière, avec sa propre culture et ses propres caractéristiques.