H. travaille dans une entreprise privée comme électricien, chauffeur, etc… Bref, comme homme à tout faire.Du matin au soir, il court de gauche à droite  dans une course effrénée contre la montre, là où sa patronne décide de l’envoyer.

Sa journée est d’une effrayante simplicité: à peine quelques heures de sommeil, le reste du temps, c’est-à-dire parfois jusqu’à 20h par jour au travail. Pas de vie privée, pas d’amis, son téléphone doit être joignable 24h sur 24.

Vous l’avez compris, H. se faisait exploiter de façon inhumaine; mais ce dernier semblait le prendre avec beaucoup de sagesse: de nos jours, avoir un job relevait du privilège, mêle avec un salaire misérable.

H. a l’idée un jour de se marier, et a la joie de devenir père quelques temps plus tard. Si on lui avait dit à ce moment que se décision de se marier allait lui coûter très cher; il nous aurait certainement ri au nez. Malgré les l’impossibilité de plus en plus grandes à joindre les deux bouts, malgré l’impossiblilité de passer quelques instants avec sa petite famille, l’idée du mariage faisait partie pour lui de l’ordre naturel des choses. Et, sur ce point, difficile de ne pas être d’accord avec lui.

Cependant, ses horaires et son salaire, inchangées, lui pesaient de plus en plus. Il se confier enfin à un ami, qui lui conseille de demander une augmentation. « Excellente idée, s’exckame H. De plus, la boîte appartient à la famille. »

H. sous-entendait par « famille » que l’entreprise appartenait à quelqu’un de la même tribu que lui, son cousin en quelque sorte. Il se peut même qu’il ait été recruté sur ce critère tribal.

H. va donc voir sa patronne, qui gère les affaires pour son mari. Il lui annonce son mariage, la venue de l’enfant et son souhait d’être augmenté.

La réaction de la patronne fut imprévisible. En tout cas, il aurait été difficile de la qualifier de « normale ». Elle se mit à l’injurier sans prévenir, et à l’accuser de l’avoir « volé »!! « Ce job était fait pour un célibataire, et tu le savais très bien! Et tu oses venir me dire que tu t’es marié, que tu as un enfant! Tu es viré! »

Le pauvre H. ne comprenait rien à ce qui lui arrivait. Son monde venait de s’écrouler devant lui. Avec une famille à charge, on venait de lui signifier qu’il avait eu tort de se considérer comme un être humain, et non comme un esclave corvéable et exploitable. Et pour avoir cherché une amélioration  à son sort, il venait de se faire virer!!

L’histoire de H. n’est probablement pas unique en son genre, ni la plus horrible qui soit arrivée à Djibouti. Recruté par son cousin, exploité par sa patronne, et puis enfin jeté comme un vulgaire kleenex usagé. Mais aussi triste qu’elle soit, l’aspect le plus étrange et le plus dérangeant de cette histoire se trouve ailleurs.

Qui peut se permettre de se comporter ainsi avec les travailleurs Djiboutiens? Quelle genre d’entreprise est-ce? Ces questions nous permettent de nous intéresser aux pratiques de l’entreprise en question et à ces propriétaires. Et c’est là que réside le côté le plus absurde et le plus choquant de cette histoire.

L’entreprise porte le nom d’une famille qui compte un ministre important dans le gouvernement actuel: il s’agit de l’EDC, Entreprise Dawaleh Construction, dont le propriétaire est Ilyas Moussa Dawaleh, ministre des finances.

Quelques recherches sur le Net permettent d’établir que l’EDC n’a pas pâti de la fonction de son propriétaire, au contraire…En plus des contrats d’Etat, l’EDC bénéficie, par décret présidentiel, d’exemption d’impôt d’une durée de 7 ans.

La coïncidence est trop belle pour ne pas être soulignée:  une entreprise appartenant à un ministre des finances bénéficie d’une exemption d’impots. De là à penser qu’il y a conflit d’intérêts, il n’y a qu’un pas, qu’il n’est pas difficile à franchir.

La définition du conflit d’intérêts est donnée, entre autres, par la base de données juridiques du site de Transparency International France.

Je ne pense pas que Ilyas Moussa Dawaleh soit le seul à mélanger intérêts privés et obligations publics, et à préférer la première à la seconde. Pour la plupart d’entre nous, et j’inclus tous les Djiboutiens, la nomination à un poste à responsabilités est synonyme d’accès aux ressources de l’Etat, autrement dit à la caverne d’Ali Baba.

De l’idée que l’argent de l’Etat appartient à tout le monde, à l’idée que tous ceux qui y ont accès peuvent en disposer à leur guise, le pas est facilement franchi.

L’Etat Djiboutien (ou plutôt ses hauts fonctionnaires) est devenu un énorme panier à crabes où personne ne peut décemment reprocher à quelqu’un ce qu’il fait lui-même, c’est-à-dire se servir et en faire profiter sa famille.

Pour conclure, ce que l’opposition n’a pas pointé du doigt, c’est cet engrenage infernal « conflit d’intérêts-corruption-collusion-captation des deniers publics », qui est au coeur de tous nos problèmes. L’USN s’est contentée de pointer du doigt les personnes, et non les symptômes de la maladie du pays, ce qui à mes yeux, est un manquement grave à ses devoirs.